Focus sur Studio Hari dans « les Inrockuptibles »

Publié le Catégories Studio Hari

Si le festival d’Angoulême a pour mascotte le Fauve de Lewis Trondheim, l’animal fétiche du Studio Hari est une chouette mauvaise coucheuse et plutôt asociale. Créé par Alexandre So, le personnage a porté chance à la jeune société de production audiovisuelle. D’abord diffusée sur France 3, la série de formats courts autour de cet anti-héros à plumes a été vendue a plus de 200 pays et fait toujours le bonheur de la BBC. « Le pilote, on l’avait fabriqué en mode artisanal, dans un garage avec quatre PC en réseau et l’aide de quelques infographistes », raconte Josselin Charier, co-fondateur de Studio Hari avec Antoine Rodelet.
Après avoir travaillé tous les deux dans le jeu vidéo, ils s’associent en 2006 avec l’envie d’animation 3D. A l‘époque, ils n’ont aucune expérience en matière de production, ne bénéficient d’aucun réseau dans le monde de l’audiovisuel. Avec panache, ils choisissent l’indépendance. « On s’est tout de suite dit que si on maîtrisait la fabrication, on pourrait régler les curseurs où on le voudrait, avoir les programmes qui correspondent à nos ambitions. » Hari est donc à la fois une maison de production et un studio d’animation 3D.
Quant aux deux associés, ils s’impliquent aussi dans la création et écrivent les bibles littéraires. « Notre métier, ce n’est pas d’acheter la licence, par exemple d’une BD à succès, ce n’est pas comme ça qu’on envisage la production, précise Josselin charier. Ce qui nous intéresse, c’est de partir de rien, d’une idée, et d’arriver ensuite à la faire vivre. »
La Chouette, les extraterrestres gaffeurs des Gees (véritables stars de la Chaîne Gulli) ou le lion Léon sont des séries de formats courts marquées par le même esprit burlesque moderne. « On a envie de développer une vraie ligne éditoriale autour du cartoon. On n’essaie pas de reproduire les gags de l‘âge d’or, mais de les renouveler.On s’inspire du cinéma burlesque à la Chaplin-Keaton, car nos cartoons respectent les lois de la physique. Mais on utilise aussi une approche venue du jeu vidéo, pour trouver les situations les plus originales possibles en exploitant au maximum tous les éléments de l’environnement. »
C’est un peu la même démarche qui, dans le monde réel cette fois, a amené Hari à s’installer à Angoulême en septembre dernier avenue de Cognac, en face du Vaisseau Moebius – un des sites de la Cité Internationale de la BD. Le studio a ainsi grossi le nombre et la qualité des entreprises réunies par Magelis, pôle de développement de la filière image qui a le vent en poupe.
Un vivier d’infographistes et d’animateurs, le soutien du département de la Charente et de la région… La capitale avait tout pour séduire Josselin Charier et Antoine Rodelet. « Avec La Chouette et Cie, on passe sur un format supérieur, 78 épisodes de 7 minutes. Ça implique pour nous une soixantaine de personnes. A Paris, notamment à cause du loyer, ça commençait à devenir rock’n‘roll. Sur la base des financement que l’on pouvait lever, on savait qu’on aurait du mal à y produire intégralement la série. On a choisi Angoulême, parce qu’il y a le Pôle Image installé de longue date. C’est très vertueux : on trouve des écoles avec des infographistes formés, et bien formés, de studios. Le bouche à oreille y fonctionne aussi très bien. Beaucoup de gens sont expérimentés. Ils connaissent les contraintes de production d’une série. Et vu que l’on a créé des emplois sur place, on a pu bénéficier de subventions. » L’installation s’est faite en douceur, grâce à Magelis qui a organisé une visite de la ville et des écoles mais aussi trouvé des locaux – « un immeuble en pierre de taille classé monument historique, avec vue sur la Charente ».
La conception de La Chouette et Cie, réalisée par Victor Moulin, se partage donc entre Paris et Angoulême, avec une chaîne de fabrication coupée en deux. Dans la cité angoumoisine, l‘équipe d’Hari, constituée principalement de gens qui vivaient déjà sur place, intervient sur l’animation, l‘éclairage, les effets spéciaux, le rendu et le compositing (le mélange des couches d’images) « C’est un peu comme si on transmettait nos fichiers de département en département. Au quotidien, que cela se passe dans deux endroits différents rend les choses forcément plus compliquées. Ça implique des contraintes de fabrication et de synchronisation entre les serveurs… »
Préoccupation d’importance : que l‘éloignement ne crée pas de distorsion et d’esprit de chapelle. « On se rend fréquemment à Angoulême, au moins deux fois par mois. On veut faire en sorte que ce soit la même société, qu’il y ait le même état d’esprit, la même culture, une façon identique de gérer les problèmes. Mais ça se passe très bien. On est très contents. » Pour renforcer l’esprit maison, c’est le même mobilier qui habille les locaux séparés de 400 Kilomètres !
Jusqu‘à la fin de l’année, les nouvelles aventuras de La Chouette vont (bien) occuper le studio Hari. Et, nouveau défi, pour la première fois les épisodes seront en partie dialogués, même si la Chouette, elle, reste muette. « Cela nous permet de construire des arcs narratifs davantage portés sur la comédie, avec toujours une part de cartoon. Un équilibre que l’on retrouve dans l’Age de glace avec Scrat et les autres personnages… Une référence pour nous. »
Autre projet en cours : Grizzy et les lemmings, autour d’un Grizzly et des rongeurs qui se disputent la maison d’un Texas ranger en week-end – « un vrai duo à la Tom et Jerry » selon Josselin Charier – ou Clever, mettant en scène des cochons d’Inde. Des séries qui vont mettre à contribution les deux équipes du studio. « S’installer à Angoulême n’est pas une solution provisoire, juste pour fabriquer La Chouette. Non pour nous, c’est une structure pérenne, il n’y a pas de distinction entre les équipes, il s’agit du même savoir faire. » Pour l’heure, pas encore de long-métrage. « On ne veut pas brûler les étapes ». Mais l’envie est bien réelle. (Vincent Bruner, Les Inrockuptibles, 05/02/2013)